In a world of steel-eyed death and men who are fighting to be warm
“Come in” she said
“I’ll give you shelter from the storm”
-Bob Dylan

Take Shelter

Deux mondes s’opposent dans Take Shelter : celui de la réalité, simple et honnête avec le travail manuel et les économies à faire pour partir à la plage en famille, et celui du rêve, angoissant et névrosé avec ses pluies d’huile de moteur et d’oiseaux morts. Curtis LaForche (Michael Shannon) est balancé entre ces univers avec une violence sourde et au fur et à mesure que l’emprise des rêves se ressert sur lui la frontière se trouble. Curtis est-il fou ou est-il prophète ? Il suit dans le film ces deux chemins contraires, consultant de son plein gré un psychanalyste tout en engloutissant les économies d’une vie dans l’aménagement de ce fameux abri anti-tempête. Le choix se joue quand retentissent enfin les sirènes d’alerte, que la famille se réfugie dans le refuge. Jeff Nichols donne à voir une scène d’une puissance phénoménale et prouve que la surenchère n’est pas toujours le meilleur moyen de mener une histoire. Les paroles de Sam, (Jessica Chastain), la femme de Curtis, magnifiquement justes, désamorcent une situation qui aurait vite pu tomber dans le cliché. Persuadé que la tempête fait toujours rage, Curtis se décide néanmoins à sortir, plaçant la confiance qu’il accorde à sa famille au-dessus de sa terreur. Fondu au blanc. A l’extérieur, le ciel est bleu. Les maisons sont toujours debout, les voisins n’ont que quelques branches à ramasser. Ce n’était pas la tempête du siècle. Mais quelle importance, Curtis a prouvé bien plus important.
La relation entre les deux époux, magnifiée dans cette scène, occupe le cœur du film. Là aussi tout part d’une division : Curtis et Sam occupent deux mondes bien différents : la semaine c’est le travail pour lui et la maison pour elle et le week-end, quand la jeune femme se rend à la braderie pour vendre ses créations, les rôles s’inversent. Avant l’épisode de l’abri les seuls moments d’interaction sont des moments de conflit, principalement au sujet de l’argent. Car sans pour autant être sur la corde raide, les époux savent qu’un simple imprévu peut les faire basculer dans l’endettement. Alors quand Curtis dilapide toutes leurs économies et perd son travail (et donc la mutuelle qui allait avec), la réalité économique enfonce sa griffe dans le film. Cette peur omniprésente de tout perdre, ne ferait-elle pas aussi partie de la tempête ?
Là encore c’est par Sam que viendra la paix. Figure protectrice, elle est aussi figure libératrice : dans la dernière scène c’est lors d’un plan sur Sam que la tempête apparaît, réfléchie dans une vitre. Elle accuse alors, de façon assez énigmatique, le caractère prémonitoire des visions de Curtis. Pourtant loin de clore le film cette séquence ne fait, en minimisant la possibilité de la folie, qu’ouvrir les pistes. Au spectateur ensuite de s’interroger sur les parts de mystique et de névroses qui planent dans ses propres cauchemars.

Take Shelter de Jeff Nichols, avec Michael Shannon, Jessica Chastain et Tova Stewart. Sortie le 4 janvier 2012.